Communs, décolonisation et avenirs autochtones

12 avril 2026 | Françoise de Montigny-Pelletier, Marie-Soleil L'Allier, Samantha Lopez Uri, Stella Warnier

Au solstice de l'été 2024, j'ai convié trois femmes que j'estime à venir marcher sur la FUSA Akwekon Nisi, située à Sainte-Perpétue, en territoire Wolastoq non cédé. Ce fut l'occasion de tisser des liens et d'échanger sur le concept des communs.

Entretien avec Samantha Lopez Uri, Stella Warnier et Françoise de Montigny-Pelletier. Propos recueillis par Marie-Soleil L'Allier.

Marie-Soleil L'Allier : Comment avez-vous été introduites aux communs ?

Samantha Lopez Uri : J'ai découvert les communs à travers ma famille bolivienne, pour qui ils sont une réalité quotidienne, même si elle ne les nomme pas ainsi. Bien que je connaisse l'expérience des communs, les lectures ou conférences sur le sujet me paraissent souvent vagues et théoriques.

Stella Warnier : Dans mes études, j'ai trouvé qu'il existait beaucoup de théorisation des communs, mais peu de conseils pratiques. Je m'intéresse notamment aux fiducies d'utilité sociale (FUS) que je vois comme un outil intéressant pour les personnes voulant protéger légalement des communs.

Françoise De Montigny-Pelletier : Inspirée par mes grands-parents maternels vivant à Kahnawake, mes études en sciences sociales m'ont amenée à faire de la recherche appliquée, notamment auprès de communautés rurales et marginalisées… là où, les communs émergent plus naturellement.

M.-S. L. : Que signifie créer ou recréer des communs ?

F. D. M.-P. : La solidarité naît dans un contexte particulier où l'on n'a pas d'autres choix que de trouver des solutions ensemble. Par exemple, les gens qui sont venus dans les Appalaches après la Révolution industrielle, ce n'est qu'en mettant en commun leurs compétences, leurs outils et leur nourriture qu'ils ont survécu à des conditions extrêmement difficiles.

S. W. : La centralité de la communauté me rejoint aussi, car pour moi les communs évoquent la solidarité et l'entraide dans un monde capitaliste qui promeut l'individualisme. Cependant, je ne crois pas qu'il s'agisse de reproduire ce qui se faisait historiquement. Je crois qu'il faut innover, notamment dans les modes de gouvernance et les valeurs, pour éviter de reproduire des rapports de domination. Les communs devraient viser à être féministes, anticapitalistes, antiracistes et décoloniaux.

S. L. U. : C'est difficile pour moi de traduire en français, une langue coloniale, ce que font mes tantes et ma grand-mère en Bolivie… Les communs sont profondément enracinés dans la culture et les traditions, ce sont souvent des femmes qui s'auto-organisent pour créer des communs tels que des espaces de tissage d'aguayos. C'est une organisation qui va bien au-delà de fabriquer du tissu ; elle inclut aussi la vie quotidienne. Je suis un peu critique face à la théorisation des communs qui peine souvent à capturer l'esprit communautaire vécu au quotidien : dans mon pays, personne n'a besoin d'en parler, mais c'est là, on le ressent.

Réflexions sur la théorisation des communs

S. W. : Croyez-vous que le besoin intellectuel et académique de réfléchir les communs ne viendrait pas du fait qu'on cherche quelque chose qui nous manque ? Peut-on rêver à un autre système même si on n'a pas expérimenté les communs, sans tomber dans le problème de théorisation évoqué par Samantha ?

S. L. U. : J'avoue avoir des réserves sur les milieux académiques occidentaux qui écrivent des livres et capitalisent sur ces pratiques. Il est important d'écouter et d'amplifier les voix des personnes concernées sans tirer profit de leurs connaissances. Même si on a de bonnes intentions, arrive-t-on vraiment à mettre de côté nos réflexes coloniaux pour créer de véritables alternatives ?

F. D. M.-P. : J'ai l'impression qu'on a besoin de se réapproprier les pratiques ancestrales, sans les dogmatiser, ni les sortir de leur contexte. Je connais plusieurs communautés autochtones qui se battent pour retrouver leurs racines culturelles et ancestrales. Cette ancestralité existe dans toutes les sociétés, pas seulement autochtones.

M.-S. L. : En quoi les fiducies d'utilité sociale (FUS) sont-elles subversives ?

S. W. : Les FUS permettent de destiner un bien à une utilité sociale en le retirant du marché. C'est ensuite le ou les fiduciaires qui deviennent les gardien·nes de cet objectif. Puisqu'une FUS n'est pas une entreprise, elle permet ainsi une certaine flexibilité dans la gouvernance, en plus d'offrir une protection juridique. Cependant une FUS ne garantit pas des rapports égalitaires, c'est pourquoi, dans une perspective de commoning, on devrait écrire collectivement l'acte constitutif, à la lumière de valeurs communes.

F. D. M.-P. : Avant la création de la FUSA Akwekon Nisi, j'ai consulté la nation Wolastoq afin de leur présenter mon projet. Dans les documents de la FUSA, il est stipulé qu'on espère qu'au moins un·e membre de la nation sera représenté·e au conseil fiduciaire. Pour moi, les FUSAs sont un moyen intermédiaire de protéger la Terre d'ici et pour que toutes les nations retrouvent leurs droits ancestraux.

M.-S. L. : Quelles seraient les priorités pour la création de communs ?

S. L. U. : Il est crucial de reconnaître les pratiques existantes des personnes et des communautés qui les vivent au quotidien. Pour ce faire, il est essentiel de reconnaître l'origine et les raisons de ces initiatives et de ne pas chercher à tirer profit de ces pratiques qui sont souvent portées par des femmes.

S. W. : Je vois les communs comme un moyen d'initier une transition à l'intérieur du système actuel. La théorisation des communs nécessite une posture d'humilité, et les chercheur·es doivent apprendre à distinguer si elles et eux se mettent de l'avant ou si elles et eux transmettent la parole des personnes concernées. Par exemple, on devrait étudier des expériences pratiques sans les appréhender à travers des critères prédéfinis de ce qui devrait être de « bons » communs.

F. D. M.-P. : Il s'agit de se distancier le plus possible du système colonial et capitaliste, comme le fait par exemple la cheffe de la communauté de Kahnawà:ke qui aspire à se libérer du conseil de bande, ou encore la communauté Atikamekw qui se réapproprie la gouvernance de la protection de sa jeunesse. Nous sommes ici en raison de l'histoire qui a amené nos ancêtres à s'établir sur ces territoires. Les autochtones ne vont certainement pas nous expulser… mais à terme, les terres devront retourner sous protection autochtone.

Samantha Lopez Uri travaille à Projet collectif et est consultante antiraciste depuis de nombreuses années. Stella Warnier est juriste et membre du CRITIC. Françoise De Montigny-Pelletier est à l'origine de la première fiducie d'utilité sociale agroécologique visant la remise du territoire protégé au gardiennage autochtone au Québec.

Photos : Samantha, Francoise, Stella, Marie-Soleil ; Visite de la FUSA (Crédit : Marie-Soleil L'Allier)

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