Remises en question de l'adoption internationale

15 juin 2026 | Anne-Marie Piché

Depuis le début des années 2000, le nombre d'adoptions internationales connaît une chute spectaculaire à l'échelle mondiale. Parallèlement, ces dernières années, de plus en plus de personnes adoptées adoptent un discours critique vis-à-vis des pratiques et revendiquent des changements. Ces deux phénomènes traduisent une remise en question profonde de la pertinence du modèle de l'adoption internationale comme solution pour les enfants vulnérables. Est-ce que la fin aurait sonné pour l'adoption internationale ? Et qu'est-ce que cela signifie pour les enfants qui n'ont pas de milieu familial apte à les soutenir ?

Le déclin des adoptions internationales est marqué par une baisse de plus de 80 % à l'échelle mondiale depuis les années 2000. En 2004, on comptait plus de 45 000 adoptions internationales par an ; en 2019, ce chiffre est tombé à moins de 5 000, avec une chute encore plus prononcée après la pandémie de COVID-19 [1]. Au Québec, le nombre d'adoptions internationales a également chuté, passant de plus de 1 000 enfants par an à la fin des années 1990 à seulement 36 en 2023 [2].

Cette baisse s'explique par plusieurs facteurs, dont une prise de conscience accrue des effets négatifs des adoptions mal encadrées sur les enfants et la dénonciation des adoptions illicites ayant eu lieu dans plusieurs pays. En France, par exemple, la révélation de milliers d'adoptions illégales a profondément ébranlé les perceptions de cette pratique. Les critiques pointent du doigt un système où la « demande » d'enfants jeunes et en bonne santé dans les pays riches a trop souvent alimenté des adoptions rapides, au détriment des droits des enfants et de leurs familles d'origine.

Aujourd'hui, les adoptions internationales sont de plus en plus limitées aux cas où aucun autre placement n'est possible dans le pays d'origine. La majorité des enfants proposés à l'adoption internationale sont désormais des enfants avec des besoins spéciaux, des enfants plus âgés, ou ceux qui souffrent de maladies ou de handicaps. Ces changements ont radicalement modifié les attentes des familles adoptantes, les forçant à revoir leurs projets familiaux pour s'adapter aux nouvelles réalités. Cet état de fait a aussi contribué à la diminution majeure du nombre d'adoptions.

Droits des enfants et réformes législatives

La Convention de La Haye de 1993 a joué un rôle clé dans la transformation de l'adoption internationale en la soumettant à des règles strictes de protection des droits des enfants. Cette convention vise à garantir que l'adoption internationale ne soit utilisée qu'en dernier recours, après l'épuisement des solutions locales, tout en respectant l'identité familiale et culturelle des enfants adoptés.

De nombreux pays d'origine, autrefois grands « pourvoyeurs » d'enfants pour l'adoption internationale (au sens de la dynamique marchande qui s'est instaurée par déséquilibre de pouvoir entre pays riches/pauvres pour contrôler le flux des placements vers l'étranger par rapport à la proportion d'enfants qu'on arrive à garder dans leur communauté et pays), ont mis en place des réformes pour décourager cette pratique. Ils ont rehaussé les critères d'adoption, imposant des conditions plus strictes pour les adoptants, notamment sur l'âge, la santé et les besoins spécifiques des enfants. Ces réformes visent à s'assurer que l'adoption est bien dans l'intérêt supérieur de l'enfant, en respectant ses droits fondamentaux. Elles créent aussi de nouveaux défis pour les familles adoptantes qui doivent se préparer à accueillir des enfants avec des besoins complexes.

Les tensions géopolitiques et les réticences croissantes des pays d'origine à collaborer avec des pays d'accueil ont également contribué à la baisse des adoptions. Par exemple, la Chine, longtemps l'un des principaux pays pourvoyeurs d'enfants à l'adoption internationale, a brusquement annoncé la fermeture de ses portes en septembre 2024, sans explications. Cet événement illustre un tournant majeur : les pays d'origine délaissent de plus en plus l'adoption internationale, qui devient une exception plutôt qu'une norme.

Cette évolution suscite certaines inquiétudes quant au sort des enfants pour lesquels l'adoption n'est plus une option. En l'absence de solutions familiales locales ou internationales, ces enfants risquent de rester dans des institutions, souvent inadaptées à leur bon développement. Malgré la reconnaissance internationale des droits de l'enfant à grandir dans une famille, beaucoup se retrouvent dans des orphelinats, où les conditions de vie sont loin d'être idéales : manque de soins personnalisés et de sécurité affective, et souvent une exposition accrue aux agressions et à la négligence.

Les institutions, même avec de bonnes intentions, ne peuvent pas remplacer le cadre familial. Les enfants qui y grandissent sont confrontés à des défis émotionnels et psychologiques importants, notamment en matière d'attachement et de développement social, et sont davantage exposés à des violences de toutes sortes. Les pays concernés peinent souvent à proposer des alternatives telles que les familles d'accueil ou les adoptions locales, laissant ainsi des milliers d'enfants sans solution durable.

Le point de vue des personnes adoptées

En parallèle de ces évolutions, un autre discours émerge : celui des personnes adoptées à l'international. De plus en plus de voix, notamment parmi les jeunes adultes issus des vagues d'adoption des années 2000, remettent en question l'adoption comme réponse à leurs besoins fondamentaux. Beaucoup partagent le sentiment d'avoir été déracinés, et expriment des deuils multiples : perte de liens avec leurs parents biologiques, absence de transmission culturelle et perte de repères identitaires.

Un mouvement international prend de l'ampleur, avec des revendications clés sur l'accès aux informations d'origine. Les personnes adoptées demandent à connaître leur histoire, l'identité de leurs parents biologiques, ainsi que les circonstances de leur adoption. Au Québec, par exemple, l'adoption du Projet de loi 113 en 2018 a marqué un tournant en facilitant l'accès aux antécédents d'adoption et aux retrouvailles familiales, si les deux parties le souhaitent. En juin 2024, le droit de connaître ses origines a été pleinement intégré à la Charte des droits et libertés de la personne avec le projet de loi 2.

Depuis ces réformes, plus de 60 000 demandes ont été déposées auprès des services sociaux du Québec pour lever le secret entourant les origines familiales des adoptés [3]. Ce chiffre inclut les adoptés internationaux, dont les demandes d'accès à leurs dossiers d'adoption ont considérablement augmenté au cours des dernières années. Cette quête de vérité reflète un besoin profond de comprendre leurs origines et de renouer avec une part souvent occultée de leur identité.

Repenser l'adoption internationale

Les revendications des personnes adoptées et les défis posés par le déclin de l'adoption internationale soulèvent des questions fondamentales sur l'avenir de cette pratique. Depuis des décennies, les acteurs de l'adoption débattent de ses enjeux éthiques, notamment en ce qui concerne la protection des droits des enfants.

Il semble aujourd'hui urgent de repenser les politiques de protection de l'enfance, en mettant davantage l'accent sur la prévention des abandons et sur le soutien aux familles biologiques. Lorsqu'il est impossible pour une famille d'origine d'assumer ses responsabilités, des solutions de permanence familiale doivent être envisagées, y compris l'adoption. Toutefois, l'effacement des origines que l'adoption implique au Québec reste un point de tension pour de nombreux adoptés, qui réclament un droit à la transparence et souvent, une reconnaissance de leur double appartenance familiale.

L'avenir de l'adoption internationale devra se construire en tenant compte des multiples dimensions identitaires et familiales des enfants concernés. Ces enfants ont le droit de grandir dans un environnement sécurisant et propice à leur développement, tout en préservant leur identité et leurs liens avec leur pays d'origine.


[1] Selman, P. (2023). « The rise and fall of intercountry adoption 1995-2019 », dans Research Handbook on Adoption Law, Edward Elgar Publishing, p. 321-345.

[2] L'adoption internationale, la recherche des origines et les retrouvailles internationales : Statistiques 2023 (2023). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[3] Bilan DPJ. (2022). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

Anne-Marie Piché est travailleuse sociale et professeure à l'École de travail social de l'UQAM, où elle se spécialise en adoption.

Illustration : Natascha Hohmann

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